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Dédougou : « Nos cris de cœur ne sont pas entendus », selon une déplacée interne handicapée

Lefaso.net

lundi 19 décembre 2022


Des Personnes déplacées internes (PDI) vivant avec un handicap se lamentent de leur prise en charge alimentaire à Dédougou. Elles reprochent aux services chargés de l’action humanitaire de ne pas tenir compte de leur handicap dans l’apport d’assistance aux personnes déplacées. Mais pour la direction provinciale en charge de l’action humanitaire du Mouhoun, il ne saurait être question de spécification dans la répartition des vivres aux PDI.

Dédougou : « Nos cris de cœur ne sont pas entendus », selon une déplacée interne handicapée

Les Personnes déplacées internes (PDI) se comptent par milliers dans la commune urbaine de Dédougou. Parmi elles, des personnes en situation de handicap qui, plus que quiconque, ont vu leur vulnérabilité s’accroître avec la crise sécuritaire qui a occasionné le départ de ces personnes de leurs localités d’origine.
Cette frange de la population déplacée, visiblement limitée dans ses capacités physiques de s’inventer une vie souriante, tire le diable par la queue dans la cité du Bankuy, leur terre d’accueil, selon des témoignages.

Awa Kiéro est une paralysée de la main droite. L’attaque opérée par des groupes terroristes le 5 juillet 2022 à Douroula l’a séparée de son mari. Depuis cette date fatidique, elle ignore tout de l’existence de son époux. Laissée à elle-même, cette mère de trois enfants a trouvé refuge à Dédougou.

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Personne déplacée, Awa Kiéro a perdu l’usage de sa main droite.

Mais devant les dures réalités de la vie de personne déplacée, de surcroît frappée de handicap, elle s’est résolue à confier la charge des deux premiers à des proches parents pour ne s’occuper aujourd’hui que du troisième. Pour trouver de quoi mettre sous la dent, Awa Kiéro dit se livrer parfois à la mendicité dans les rues de Dédougou.

Personne en situation de handicap à son pied gauche, Evelyne Fanta Zié partage à Dédougou une maison en location de dix tôles avec son mari et ses deux enfants. Les difficultés pour se nourrir et l’impossibilité de trouver du travail, au regard de son état, cristallisent les angoisses quotidiennes de cette femme qui admet que toutes les personnes déplacées manquent du nécessaire pour survivre. Cependant, elle estime que les personnes déplacées vivant avec un handicap sont encore plus vulnérables.

Se nourrir, une hantise permanente

Comme elle, Safoura Zié boite du pied gauche. Les exactions des groupes armés dans son village l’ont conduite au quartier Lomé de Dédougou, où elle a trouvé refuge avec ses six enfants et son mari grabataire. C’est une situation peu reluisante qu’elle décrit lorsque nous la rencontrons. « Je ne peux pas me déplacer, au regard de mon état physique. Je n’ai pas de moyen de déplacement aussi. Mon mari, n’en parlons pas. Il ne peut pas se lever de lui-même de là où il est couché », a résumé cette femme de 49 ans. « Qui pour aller chercher ce dont la famille a besoin pour subsister ? », interroge-t-elle. Accueillie par l’épouse du défunt petit-frère de son mari, la famille déplacée vit au gré de la disponibilité de la nourriture chez leur hôte et de la générosité des voisins. « Il nous arrive fréquemment de passer la journée ou la nuit sans avoir de quoi se nourrir », confie dame Zié.

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Ni Safoura Zié ni son mari ne peuvent aller à la recherche de la pitance pour la famille.

Président de l’Association des handicapés de Douroula, Boulaye Konaté ne peut plus se déplacer à pied. Le vélo au guidon large, bombé et dénué de freins dont il se sert pour tout déplacement est son compagnon inséparable. A Dédougou, il passe le temps à se tourner les pouces et ne sait pas quoi faire pour s’occuper de sa famille, forte d’une dizaine de membres. Ce natif de Douroula martèle ne plus savoir à quel saint se vouer.

« Même si je trouve du travail, qui voudra m’employer au regard de mon état ? », s’est-il interrogé avant de souligner que c’est grâce à ses deux femmes que sa famille arrive à trouver, avec beaucoup de difficultés, la pitance quotidienne. « Ce sont elles qui se débrouillent dans les menus travaux, comme la lessive dans les ménages et la vaisselle dans les restaurants de la place, pour subvenir aux besoins alimentaires de la famille », a-t-il relevé.

Une assistance alimentaire insuffisante et incomplète

La précarité des conditions d’existence, surtout alimentaire, a poussé des PDI handicapées à entreprendre des démarches auprès des autorités en charge de l’action humanitaire à Dédougou. « Soumettre notre difficulté à trouver à manger et solliciter une aide alimentaire particulière pour les personnes handicapées », voilà résumé l’objet de la démarche, selon Evelyne Fanta Zié. De son avis, les services chargés de l’action humanitaire, en réponse à la requête, ont signifié que toutes les PDI sont traitées sur la même base.

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Evelyne Fanta Zié en a marre de rester à ne rien entreprendre.

Evelyne Fanta Zié de souligner que depuis leur arrivée à Dédougou en juillet 2022, l’action humanitaire a offert à chaque ménage déplacé 100 kg de riz pour ce qui est de l’assistance alimentaire. « On nous a donné du riz et rien d’autre. Or, pour faire du riz un aliment consommable, il faut des condiments. Nous sommes obligés parfois de vendre une partie des céréales pour avoir de l’argent pour les condiments », a expliqué cette mère de deux enfants. Pour elle, l’aide alimentaire que les autorités apportent aux PDI d’une manière générale et particulièrement à celles vivant avec un handicap est non seulement insignifiante, mais aussi incomplète.

Cette aide qu’elle qualifie d’ailleurs de dérisoire n’a pas été perçue par certaines PDI même vivant avec un handicap, malgré leur identification par les services provinciaux en charge de l’action humanitaire du Mouhoun. Awa Kiéro et Safoura Zié ont témoigné n’avoir jamais rien obtenu comme assistance alimentaire de la part de l’action humanitaire.

Climat de peur et de méfiance

Cette situation écorche le rapport entre les services de l’action humanitaire et ces personnes nécessiteuses. « On nous dit que l’action sociale est là pour nous aider, mais on ne voit rien », a déploré Boulaye Konaté. Ces PDI handicapées semblent avoir perdu l’espoir de se faire accorder des faveurs en alimentation en considération de leur état. « Peut-être l’action sociale d’ailleurs est mieux sinon à Dédougou, c’est nul », s’est morfondue Evelyne Fanta Zié, avant de décrier l’accueil réservé aux PDI handicapées par certains agents humanitaires. « Nous avons peur d’aller exposer nos problèmes à l’action sociale. Nous nous faisons humilier et nos cris de cœur ne sont pas entendus », soutient-elle mordicus.

Le handicap ne donne pas d’office droit à une ration alimentaire supplémentaire ou spécifique

Face aux plaintes et critiques, le directeur provincial en charge de l’action humanitaire du Mouhoun, Bakary Sosso, a relevé d’emblée que l’octroi de l’assistance alimentaire aux personnes déplacées se fonde avant tout sur un standard déterminé par des spécialistes de la nutrition. Ledit standard, selon lui, veut qu’une ration alimentaire de douze kilogrammes de céréales soit accordée à toute personne adulte par mois, soit 400 grammes par jour. Les personnes déplacées handicapées, comme toute autre personne déplacée, sont donc assistées en alimentation sur la base de ce critère.

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Selon Boulaye Konaté, les membres de leur association se sont dispersés entre Dédougou, Safané, Tchériba et Bobo-Dioulasso après leur fuite.

A en croire celui qui n’a pas souhaité qu’on lui fasse des images pour des besoins d’illustration de cet article, l’état de handicap d’une PDI ne lui confère pas d’office l’avantage de bénéficier d’une ration alimentaire supplémentaire ou spécifique. Mais « cela ne veut pas dire que les personnes déplacées handicapées ne bénéficient pas de traitements spécifiques en raison de leur état dans d’autres circonstances », a nuancé Monsieur Sosso.

L’insuffisance de l’aide alimentaire évoquée par les PDI handicapées, selon ses dires, se justifie par les nombreux besoins à satisfaire « qui dépassent largement la quantité de vivres disponibles ». Dans de telles circonstances, les services de l’action humanitaire portent leur attention sur les déplacés les plus vulnérables. « Nous aidons la personne qui a le plus besoin, c’est-à-dire la personne la plus vulnérable. S’il se trouve que la personne handicapée est plus vulnérable, elle va être prise en compte », fait savoir le directeur provincial.

Par ailleurs, il insiste que « le handicap est un critère, mais à l’utiliser tout le temps, on risque de se retrouver en porte-à-faux avec l’objectif visé ». Peut-on alors déduire de l’avis de Bakary Sosso que le handicap n’est pas exclusivement un critère de vulnérabilité en toutes circonstances ?

La gestion des PDI en général et celle des PDI handicapées en particulier relève avant tout d’une synergie d’action entre l’ensemble des acteurs humanitaires et communautaires, précise le directeur provincial. « Les services en charge de l’action humanitaire à eux seuls ne sauraient jouer ce rôle assez complexe », a-t-il clarifié avant de souligner que les services sociaux s’attèlent à jouer au mieux leur rôle dans la limite de leurs compétences.

Yacouba SAMA
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